Restons Charlie !

Huit journalistes, pour certains dessinateurs avec qui nous avons grandi, pour d’autres économistes, chroniqueurs, correcteurs, qui n’étaient armés que de leur crayon ou de leur plume. Un agent d’entretien, venu comme chaque jour travailler dans ces bureaux. Trois membres des forces de l’ordre, qui n’ont jamais cherché qu’à remplir leur devoir. Un ancien directeur de cabinet, qui avait fait le choix de consacrer sa vie au service de la chose publique.

 

Treize français, tombés sous les balles de pseudo combattants, de véritables assassins. Treize visages qui ont disparu sous nos yeux impuissants, à mesure que les nouvelles nous arrivaient et nous accablaient. Encore aujourd’hui, le drame se noue et des vies sont en danger. Il faut souhaiter que la capture des coupables soit possible, que la sanction soit forte et juste, que nos compatriotes soient épargnés.

 

Viendra ensuite, quoiqu’il en soit, le temps du recueillement et de la réflexion. En l’espace de trois journées macabres, notre pays connaît des actes de violence d’une ampleur jamais vue depuis 1961. Tout au long de la carrière politique qui est la mienne, j’ai assisté à de nombreux épisodes dramatiques. Nous avons traversé des crises parfois très graves, sans qu’une seule fois cela ne résonne dans mon cœur comme ce fut le cas hier.

 

On ne pouvait pas être tout le temps d’accord avec Charlie Hebdo. Impertinents, chantres d’une liberté d’expression sans limite, les contributeurs de ce journal se sont toujours assignés une mission ambitieuse : dépeindre ce qu’ils considéraient comme les travers de notre société, avec pour seul arme l’humour et la dérision. Il n’y avait donc rien de plus naturel que d’être parfois choqué par certaines pages de ce journal. Rien de plus habituel non plus, d’ailleurs : la France peut être fière d’avoir, tout au long de son histoire, cultivé cet esprit léger et espiègle de la caricature. Car c’est bien le pastiche et la parodie qui constituent les formes les plus cinglantes de critique.

 

C’est donc cette force invincible que les terroristes ont cherché à abattre hier matin, en décimant la rédaction de ce journal. En réponse, les Français ont opposé la plus belle des ripostes en se réunissant, partout en France, au nom de la liberté de pensée et d’expression. Quant à Charlie Hebdo, il paraîtra bien mercredi prochain. Personne ne baisse les armes face à l’obscurantisme et la folie. Partout en Europe et dans le monde, les français sont identifiés comme les fers de lance de ce combat qui appartient à tous les citoyens.

 

Ce moment de communion et de solidarité devra constituer un fondement pour notre pays dès ce « jour d’après ». Nous voilà confrontés par cette barbarie à ce que nous sommes, à ce que nous devons défendre. Quelle erreur funeste ferions-nous si nous devions succomber à la plus injuste des colères, celle qui conduit à l’amalgame et de l’anathème ! Président de l’Institut du monde arabe, j’ai pu mesurer la grandeur de l’islam tolérant et ouvert au monde, au fil des siècles. Il n’y a pas lieu de faire la moindre différence entre les français, et je sais que nous serons unis au-delà de nos croyances pour refuser le terrorisme.

 

« Les vivants ne peuvent rien apprendre aux morts ; les morts, au contraire, instruisent les vivants », écrivait Châteaubriand. C’est vrai : toutes les victimes de Charlie Hebdo et de Paris nous instruisent et nous inspirent par leur exemple. A nous, désormais, d’en être dignes.