André Glucksmann, le libre penseur

André Glucksmann est mort à Paris, dans la nuit du 9 au 10 novembre. Avec sa disparition, c’est une page de l’histoire de notre pays qui se tourne.

Je crois pouvoir dire que je n’ai en apparence pas grand-chose à voir avec la pensée de cet intellectuel impressionnant, très longtemps marqué à gauche. Capable de s’engager sans mesure pour les causes qu’il croyait justes, il n’y avait pour lui de combat correctement mené que celui dans lequel on plongeait sans retenue. Et c’est ce qui faisait le charme du personnage, avec lequel on était souvent en désaccord, mais dont on admirait l’aplomb et le courage.

Maoïste dans sa prime jeunesse, le destin intellectuel d’André Glucksmann est bouleversé par la lecture de l’immense Alexandre Soljenitsyne. Il en sortira marqué, transformé. Il devient alors celui qui a le courage, au sein de la gauche la plus obstinée, de faire ouvrir les yeux à ses contemporains sur les crimes perpétrés par l’Union Soviétique.

L’Archipel du Goulag devient sa référence, et le dissident soviétique un véritable maître à penser. Le génie visionnaire de Soljenitsyne éveille la conscience d’André Glucksmann, et avec lui celle d’une gauche française jusqu’alors trop silencieuse.

On lui reprochera longtemps d’avoir eu un réveil tardif sur ce sujet. Je crois au contraire que, pour un homme aussi ancré dans son époque, sa prise de conscience relève de l’admirable. Elle démontre une ouverture d’esprit et une honnêteté intellectuelle assez rare pour être soulignée.

Plus tard, notamment durant l’épisode de la seconde intervention américaine en Irak, il m’est arrivé d’être en désaccord profond avec ses positions. Qu’importe : débattre, à bâtons rompus, avec un homme d’une telle droiture, capable d’accepter la discussion la plus franche et la plus directe, était plaisant et précieux.

 Ce trait de caractère exceptionnel sera particulièrement regretté. L’homme, sa pensée et son œuvre, ne le seront pas moins.